InterviewHow To Dress Well

Quand la sortie du nouvel album d’un artiste coïncide avec son passage dans notre capitale, l’occasion est bien trop belle pour ne pas découvrir, à chaud, ses premières impressions. C’est donc au Pop-Up du Label que j’ai retrouvé vendredi 19 octobre l’Américain Tom Krell aka How To Dress Well pour en savoir plus sur The Anteroom, son 5ème album studio sorti le matin même chez Domino Records.

Profitant de la disposition intimiste de la salle du 12ème, Tom Krell avait prévu ce soir-là de présenter A/V, sa nouvelle performance en trois actes créée avec le collectif NOH/WAVE. Une installation scénique forcément un peu complexe qui a nécessité plus de temps que prévu. Qu’à cela ne tienne, c’est devant un délicieux plat sorti tout droit des cuisines de la salle que l’Américain a accepté de répondre à mes questions, n’interrompant notre conversation que 10 minutes avant son set!

Click here for the English version

 

© Zackery Michael

Tu es en concert à Paris le jour de la sortie de The Anteroom. Est-ce un bon endroit pour faire face à la pression inhérente à la sortie d’un album ?

Ce n’est ni un bon ni un mauvais endroit. Je me suis réveillé vraiment très tôt ce matin, on a pris la route et conduit d’Amsterdam à Paris. Je n’ai pas eu de connexion internet jusqu’à la frontière française et d’un seul coup, j’ai eu littéralement des centaines de notifications. « Oh! Je crois que tout le monde est au courant à présent ! « (Rires) C’est une réaction logique quand on sort un album en 2018 et je n’avais pas connu ça à mes débuts en 2010. Les retours sont pour l’instant incroyables, c’est une très belle journée !

 

The Anteroom marque un retour à une approche plus expérimentale, proche de celle de tes débuts. Etait-ce une volonté de ta part ou cela s’est fait naturellement ?  

Je ne sais pas… Enfin, je ne le savais pas à l’époque. Il y a deux ans, j’ai déménagé de Chicago à Los Angeles suite à une rupture assez brutale et ce fut une période très triste de ma vie. Je pensais qu’en déménageant à LA je laisserais derrière moi toutes les choses qui n’allaient pas dans vie mais une fois sur place je me suis surtout sentie très seule. Tu es seul chez toi, seul dans ta voiture, il n’y a pas de lieu d’échanges à LA. Aucune place ou aucune terrasse où les gens se retrouvent pour boire un verre, on se sent vraiment isolé. Je pensais échapper à certaines choses mais je me suis vite rendu compte que c’était moi le problème. C’est un cauchemar de vivre aux Etats-Unis en ce moment, il y a une espèce de rage et de tension dans l’air. J’ai commencé à envisager ma vie et ma façon de faire la musique différemment, dans une approche plus communautaire. La pop en général n’est pas fédératrice, il y a juste une figure de proue qui entend parler à un « toi » général. La musique avant-gardiste est différente, l’artiste respecte son travail et son public et le public respecte l’artiste et son travail. Il n’y a pas d’autorité mais bien une logique de communauté et j’avais besoin de cela.

 

Tu as dit que tu ne savais pas si cet album t’avait sauvé la vie ou s’il en avait fait un cauchemar. On retrouve justement cette idée de souffrance au cœur de The Anteroom et, connaissant ton intérêt pour la philosophie, je me demandais si tu adhérais à cette phrase de Nietzsche « Vivre c’est souffrir. Survivre c’est trouver un sens à la souffrance”.

Ce qui est intéressant dans cette idée du sens c’est qu’elle peut en elle-même interrompre la souffrance, je pense que c’est un point que Nietzsche n’a pas vu ici. Nos corps sont enclins à la violence et au massacre, c’est un fait. Si notre corps ne cède pas, notre esprit le fera sûrement. Nietzsche a aussi dit que « La vie n’est qu’une variété de la mort, et une variété très rare », c’est tout à fait vrai mais il arrive parfois qu’un possible qu’un événement en lui-même est une signification. Je serais plutôt d’avis de dire « trouver un sens contre la souffrance. »

 

© Zackery Michael

The Anteroom est un véritable collage avec deux interludes, Nonkilling et False Skull. De quelle manière permettent-ils de tout relier ensemble ?

J’ai commencé à composer cet album sans trop y réfléchir mais j’ai vite réalisé qu’ils représentaient deux antipodes. Nonkilling c’est cette idée que l’on puisse faire partie du monde dans une paix parfaite. Pour moi, c’est un concept qui est faux, aussi faux que celui de False Skull. L’idée qu’on puisse vivre sur cette terre et ne jamais rien agresser est impossible. Sans même le vouloir, on finira d’une manière ou d’une autre à écraser une entité micro-bio mais cela ne veut pas pour autant dire que l’on doit impunément piétiner le monde. Juste parce que cet idéal ne sera jamais atteint ne nous donne pas le droit d’incendier la planète et c’est justement l’idée derrière False Skull.  J’ai commencé à penser à ces deux idées opposées, celle d’une paix idéale et pure, qui finalement est équivalente à une certaine mort ou à ne pas être né, et celle d’une rage pure, aussi équivalente à la mort. Tout s’est finalement très vite enchaîné ensuite en fonction de ces deux antipodes “Oh, c’est une très jolie chanson, dans l’esprit de Nonkilling” ou bien “C’est complétement barré, ça c’est du False Skull ”! (rires) Voilà comment ça s’est passé!

 

Si j’en crois tes précédentes interviews, tu commences habituellement à travailler le chant avec la mélodie. Je me demandais comment cela s’était donc passé avec Love Means Taking Action puisque la mélodie était déjà là !

Oui, mais pas le chant ! En fait, c’était la plus facile à enregistrer. J’écoutais cette chanson en boucle dans ma voiture et j’ai tout simplement chanté des paroles. Il a juste fallu arranger certaines choses et rajouté du bruit en fond sonore.

Sais-tu si Croatian Amor a apprécié ton travail ?

Je n’en ai aucune idée !  J’adore ce qu’il fait, sa musique est vraiment spéciale. Il y a un groupe avec lequel il tourne régulièrement, The Empire Line. Ce groupe m’impressionne vraiment, ils font une sorte de techno industriel sombre avec un chant agressif, c’est vraiment puissant !

 

Tu as travaillé avec Joel Ford (Autre Ne Veut, Oneohtrix Point Never) pour cet album. Comment l’as-tu rencontré ?  

C’est une histoire assez drôle ! Nous avons des amis en communs. Il vivait à New York et je venais juste d’arriver à LA. J’étais sur un chat avec genre 20 personnes et je demandais à CFCF Mike Silver de venir à LA pour travailler quelques trucs. Joel a dit qu’il voulait aussi venir. Quand ils sont arrivés tous les deux à LA, nous avons commencé à travailler ensemble et après être parti il m’a envoyé un message « Faire de la musique ne me tente plus du tout depuis 4 ans mais j’ai vraiment envie de faire cet album car je pense qu’il me permettra de retrouver mon amour pour la musique. » C’est un mec avec qui l’industrie musicale n’a pas été tendre. J’ai décidé de venir passer deux semaines à New York pour voir ce que cela pouvait donner et au final j’y suis resté 6 semaines. Après ça, c’est lui qui a emménagé à LA. Il m’a envoyé un message ce matin pour fêter la sortie de l’album, je l’ai remercié et il m’a répondu ceci « Merci à TOI, tu as réussi à raviver mon amour pour la musique et facilité mon arrivée à LA où j’ai agrandi ma famille et pu continuer à vivre sur ce chemin plus radical ! » C’est devenu mon meilleur pote, ce mec est incroyablement talentueux !

 

On peut entendre le poète Ocean Vuong sur Brutal et Hunger s’ouvre sur une strophe déformée de Li-Young Lee. De quelle manière la poésie t’influence-t-elle ?

Je pense être assez vieux maintenant pour comprendre qu’il y a des sortes de cycles dans ma vie. J’ai réalisé que je vivais un cycle de neuf ans au cours duquel je m’imprègne intensément de pensées mystiques, de poésie ou d’autres projets visant à élargir mon esprit. Quand j’avais 18 ans, je tenais un journal dans lequel j’écrivais sans cesse la même phrase, je pensais qu’en la répétant je trouverais un sens à ma vie. J’étais un grand fan de Baudelaire et Rimbaud et à cet âge je consommais des doses monumentales de drogues psychédéliques, espérant que ma vie changerait. Je n’étais pas du tout heureux et en 2007, j’ai déménagé en Allemagne, où comme à LA, je me suis retrouvé très seul. Je me suis de nouveau plongé dans ces traditions mystiques et la poésie et à vrai dire, Methaphysical Dog de Frank Bidart m’a beaucoup inspiré ces dernières années. Il y a un vers dans lequel il dit “L’homme a besoin de métaphysique; il ne peut pas en avoir”, cela se retrouve dans Nonkilling/False Skull. Avant d’étudier la philosophie, j’ai pensé un temps à la poésie. C’est vraiment une des choses les plus importantes pour moi avec la musique.

 

Je te propose de terminer cette interview par un jeu. Je vais te donner des débuts de paroles que tu devras compléter avec tes propres mots.

All I want for Christmas is … My two front teeth ! – Tout ce que je souhaite pour Noël c’est… mes deux dents de devant !

if you wanna be my lover you gotta … be extremely kind. – Si tu veux sortir avec moi tu dois…être extrêmement gentil.

I’m up all night to … go to a rave.– Je reste éveillé toute la nuit pour…aller à une rave.

I see no changes, wake up in the morning and I ask myself… “Is life worth living?”  Je vois aucun changement, je me lève le matin et je me demande… « la vie vaut-elle la peine d’être vécue ? »

You gotta fight for your right to … resist. Tu dois te battre pour ton droit… à résister.

Sophie

Share on FacebookTweet about this on Twitter


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *